Structure géologique des alentours de l'agglomération de Digne |
La ville de Digne détient une position géologique stratégique, de gardienne de l'entrée dans les grandes Alpes du sud. En effet elle est implantée, le long du cours de la Bléone, à l'endroit où ce dernier franchit la limite structurale majeure qui sépare le domaine autochtone du bassin tertiaire de Valensole, au sud-ouest, et le domaine charrié de la nappe de Digne, au nord-est.
En fait l'étude des abords de la ville
révèle
- d'une part que le domaine de la nappe se subdivise lui-même
en deux ensembles assez différents (le lobe de La Robine
et celui de Cousson)
- d'autre part que le schéma d'un simple chevauchement
de la nappe sur son avant-pays est insuffisant pour expliquer
tous les aspects des rapports entre ces deux domaines.
Ces complications paraissent liées au fait que l'avancée
du bord sud-occidental de la nappe de Digne, dans ce secteur,
s'est fait pendant qu'avait encore lieu le colmatage alluvial
néogène du bassin de Valensole.
![]() |
![]() |
|
Carte structurale schématique des abords septentrionaux de Digne. |
Carte structurale très schématique des environs de Digne |
On note (surtout sur la carte de gauche) la différence de longueur d'onde des plis, de part et d'autre de la faille du Bès et la torsion sigmoïde des plis (typique d'un cisaillement dextre) dans le lobe de La Robine. Aux abords mêmes de Digne le tracé de la faille du Bès subit une déviation en baïonnette dans le secteur où elle s'engage dans la bande triasique anticlinale de Digne.
Sur la carte de gauche on a délibérément omis les plis précoces, synsédimentaires du Miocène (synclinaux d'Esclangon et d'Auribeau)
Sur plusieurs kilomètres au nord de Digne, le lit de la Bléone suit une bande de terrains triasiques orientée presque N-S. Bien que les calcaires du Lias affleurent symétriquement et avec des pendages opposés, sur l'une et l'autre des deux rives, il n'est pas possible de considérer que cette "bande triasique de Digne" représente simplement le coeur d'un anticlinal. Il y a, à cela, plusieurs raisons :
1.1 - L'existence d'un tel pli est une
interprétation non fondée (et d'ailleurs
l'orientation N-S qui serait la sienne apparaît incongrue
par rapport au canevas général de ce secteur, lequel
est régi par des plis orientés NW-SE). En effet,
outre que la charnière de ce pli supposé n'est nulle
part visible, on constate qu'aucun pli N-S ne prolonge cette structure,
ni vers le nord, au-delà de la localité de La Molière,
ni vers le sud, au-delà de Digne :
- Au nord, la bande triasique se connecte au coeur de l'anticlinal
de la Bigue, orienté NW-SE, par le jeu d'une torsion du
flanc sud-ouest de ce dernier, qui finit d'ailleurs par se biseauter
avant d'atteindre le cours de la Bléone.
- Au sud de Digne, la bande triasique s'engage dans les collines
à l'ouest de Saint-Jean et s'y montre limitée, du
côté ouest, par une dislocation très redressée.
Celle-ci tranche en biseau les deux flancs du synclinal de Caramantran
(dont le coeur liasique arme la cluse en amont de laquelle est
construite l'ancienne ville de Digne), puis se poursuit jusqu'au
front de la nappe, qu'elle atteint aux Bâties de Cousson.
1.2 - La bande triasique de Digne sépare
deux domaines qui apparaissent relativement étrangers l'un
à l'autre tant du point de vue stratigraphique
que structural.
En effet la succession liasique subit une réduction qui
s'accentue beaucoup plus à l'ouest, dans les chaînons
situés au sud de La Bigue, notamment aux abords de Courbons,
qu'à l'est où la série reste relativement
puissante dans la montagne de Cousson bien que celle-ci soit plus
méridionale (il faut aller jusque dans la vallée
de l'Asse pour observer une réduction de série comparable
à celle qui affecte le Lias du front d'érosion de
la nappe à Courbons).
D'autre part, du côté oriental, aucun pli n'affecte
la succession des couches jurassiques, depuis le confluent Bès-Bléone
(où passe le très ample synclinal de Marcoux) jusqu'aux
Bâties de Cousson, alors que, du côté occidental
on voit se succéder au moins quatre anticlinaux et synclinaux
successifs (sans compter le synclinal de Caramantran, dont la
position par rapport à celui de la Clapière peut
être discutée).
Il est clair qu'une telle situation implique une dissociation
de la nappe de Digne en deux compartiments qui se sont
déformés de façon indépendante, l'oriental
subissant un moindre raccourcissement en même temps que
son front s'est déplacé plus loin vers le sud et
l'occidental s'étant raccourci par un plissement dont le
serrage s'accroît au fur et à mesure que l'on s'y
rapproche du front d'érosion de la nappe. La constatation
de cette partition tectonique a conduit à distinguer, dans
la nappe, deux "lobes" charriés, celui de la
Robine à l'ouest et celui de Cousson, à l'est.
1.3 - La bande triasique de Digne prolonge,
vers le sud, la faille du Bès. Cette grande cassure,
qui a déterminé le tracé de la basse vallée
du Bès, court à faible hauteur au dessus du lit,
sur sa rive gauche, en sectionnant le synclinal de La Robine et
en lui juxtaposant, du côté est, la série
monoclinale de la crête de Liman (qui représente
le flanc nord du synclinal de Marcoux). Or les similitudes entre
ces deux plis et notamment leur géométrie, également
très ouverte, suggèrent qu'ils se prolongeaient
l'un l'autre avant que la faille ne les décale, dans le
sens dextre, de 3 kilomètres. Un tel décalage dextre
intervient nécessairement à la latitude de la Molière
; il doit même y être aggravé par le raccourcissement
supplémentaire infligé au compartiment occidental,
du fait du plissement plus serré qui y règne.
Ce rejet dextre semble se conserver jusqu'au sud de Digne car,
aux Bâties de Cousson, c'est-à-dire à l'endroit
même où aboutit la bande triasique de Digne, on voit
le tracé du front de la nappe s'infléchir pour avancer
de 3 kilomètres en direction du sud-ouest, en tranchant
d'ailleurs les axes de l'anticlinal et du synclinal de Cousson.
On note en outre que, dans le même temps, les rapports entre
le Mésozoïque de la nappe et le Tertiaire autochtone
se modifient pour reprendre, à l'aplomb du sommet de Cousson,
un caractère de franc chevauchement.
En définitive la bande triasique de Digne apparaît donc comme un couloir structural oblique aux plis, qui a été le siège d'un cisaillement horizontal dextre et que l'on peut assimiler à la faille du Bès. Les dissemblances entre les comportements tectoniques des deux compartiments de la partie frontale de la nappe de Digne qu'elle sépare, conduisent à voir dans cette faille du Bès sensu lato une déchirure qui les a dissocié et qui leur a infligé un jeu relatif dextre, à l'occasion du déplacement de la tranche de terrains triasico-jurassiques qui constitue cette nappe.

Contrairement à ce qui se passe à l'est de la faille du Bès (dans la montagne de Cousson), on observe pas ici le franc chevauchement des terrains triasico-liasiques, sur les formations tertiaires qu'entaille la Bléone au sud-ouest de Digne.
2.1 - Au sud-est de la Bléone,
entre le quartier
des Chauchets et les Bâties de Cousson, les conglomérats
de la formation de Valensole reposent sur (et non sous)
les terrains triasico-liasiques, qu'ils encroûtent et remanient
à leur base. Des conglomérats fluviatiles, assimilables
aux couches ultimes de la formation, ravinent le Lias et affleurent
en poches
sur le revers oriental de ces collines, c'est-à-dire
dans le domaine de la nappe de Digne lui-même.
On doit donc admettre que les étapes les plus tardives
du remplissage du bassin tertiaire de Valensole sont intervenues
alors que le front de la nappe avait déjà atteint,
dans son déplacement vers le sud, la latitude de Digne
et que les apports fluviatiles de matériel conglomératique
ont alors débordé en onlap par dessus ce front de
nappe.
En outre la disposition des couches liasiques présente un caractère a priori paradoxal puisqu'elles sont ployées en un synclinal qui est d'autant plus déversé vers le nord-est que l'on s'élève dans les pentes. Cette observation suggère qu'il est intervenu un cisaillement de vergence nord-est à l'interface Lias de la nappe - Tertiaire du bassin, d'autant que les plis affectant les terrains de ce dernier en marge de cet interface n'ont également pas un plan axial deversé vers le sud-ouest comme on l'attendrait s'ils étaient associés au chevauchement de la nappe sur la formation de Valensole. On a proposé de l'interpréter par des mouvements tardifs, postérieurs à l'étape majeure, par lesquels la nappe aurait poursuivi quelque peu son mouvement vers l'ouest, en s'engageant sous sa couverture de Néogène récent : un tel "sous-charriage" peut en effet rendre compte du rétrodéversement des plis à l'interface nappe-Néogène).
2.2 - Au nord-ouest de la Bléone, aux abords orientaux et septentrionaux de Courbons, le contact entre l'autochtone et la nappe (marge sud-ouest du lobe de la Robine) présente, à divers égard, un caractère d'ambiguité. Celui-ci est lié pour l'essentiel à son tracé (notamment par rapport aux plis), à son pendage et aux relations entre les couches du Mésozoïque et du Tertiaire, qu'il est censé séparer par chevauchement dans les publications de nombre d'auteurs.
2.2.1 - Le chevauchement y est peu tangentiel.
2.2.1.1 - Le tracé presque rectiligne
du contact nappe/autochtone, orienté en moyenne N160, suggère
qu'il a un fort pendage. De fait, les entailles d'érosion
les plus profondes, telle celle du ravin
de la Bègue, permettent de voir que les couches de
conglomérats de la formation de Valensole, bien que peu
perturbées jusqu'à une distance très faible
du front d'érosion de la nappe, ne s'engagent cependant
pas franchement sous elle.
Elles sont tranchées, selon un angle ouvert de plus de
45°, par un couloir tectonique redressé à plus
de 50°. À son approche elles sont rebroussées
ou froissées, sur une centaine de mètres, par des
plis décamétriques à hectométriques
à plans axiaux fortement pentés vers l'E.
2.2.1.2 - Ce couloir est souligné par une bande de Terres Noires de largeur hectométrique et beaucoup des plans de fractures observables en bordure de cette bande sont subverticaux (notamment au Rocher de Sainte-Madeleine, à l'E de Thoard). Enfin, à la latitude de Thoard on constate qu'il sectionne en biseau les axes d'un important faisceau de plis NNW-SSE qui affectent la formation de Valensole, au lieu de les faire s'engager sous le matériel charrié.
2.2.1.3 - Les plis de la nappe, d'orientation moins méridienne que ce couloir tectonique, viennent ausssi, à tour de rôle, du S au N, buter contre lui en biais. Ces plis, ainsi sectionnés en oblique, sont en outre débités, sur une frange large d'environ 2 km en marge E du couloir de cisaillement, par des failles de décrochement dextres N 170 à N 180 qui se branchent sur ce dernier. Il s'agit sans doute, comme pour les quelques autres petits décrochements qui affectent la marge du Tertiaire autochtone, de failles de Riedels R attestant d'une composante de coulissement dextre.
Au total ce couloir de cisaillement est donc assez peu chevauchant et son fort pendage suggère une forte composante de jeu coulissant dextre.
La marge W de la partie affleurante de la nappe bute donc ici contre les conglomérats de Valensole et les a comprimés latéralement, au lieu de les chevaucher. L'avancée horizontale de la nappe vers le SW devait donc s'en trouver contrariée et devait faire place à du coulissement vers le S. Ce blocage du charriage explique que la marge du lobe de La Robine ait subi un plissement intense, avec des plis dont le taux de fermeture croît aux approches du front. Plus au sud, au droit de Courbons, le contact est plus franchement chevauchant mais reste fortement penté
2.2.2 - Le front de la nappe a été recouvert par la formation de Valensole.
2.2.2.1 - Dans les ravins particulièrement profonds situés au N de Courbons, (ravin de la Bègue), les conglomérats de Valensole (qui se rebroussent à la verticale le long de la bordure W du lobe de la Robine, cf ci-dessus) reposent en accordance sur des molasses marines miocènes. Or il s'avère que ces dernières reposent stratigraphiquement sur l'Oligocène, lui-même transgressif sur le Tithonique puis sur des Terres Noires. Enfin ces dernières se poursuivent en continu, vers l'est, par celles du coeur du synclinal de Foussan, que dessinent le Dogger et le Lias du lobe de La Robine.
Cette disposition démontre que des terrains qui appartiennent à la nappe s'enfoncent encore, vers l'ouest, sous le Miocène du bassin de Valensole, de sorte que le véritable front de la nappe est caché sous les termes, plus élevés, de la formation de Valensole. Le contact tectonique - peu chevauchant, comme on l'a vu - par lequel le mésozoïque de la nappe s'affronte ici avec cette formation n'est donc effectivement pas la véritable surface de charriage de la nappe. Il ne peut s'agir que d'un accident tardif, apparu en arrière du front de nappe, après le cachetage de ce dernier (observable en rive gauche de la Bléone, cf supra). On peut le désigner du nom d'accident de Courbons.
2.2.2.2 - Une particularité de la marge
W du lobe de La Robine est la présence de lambeaux de matériel
mésozoïque, notamment Tithonique et Crétacé
inférieur, au sommet de la formation de Valensole (alors
que ce matériel est absent de la nappe, dans son état
actuel d'érosion). C'est notamment sur un bloc hectométrique
de Tithonique qu'est construit le village de Courbons. À
ces blocs sont aussi associés des molasses miocènes
qui sont parfois, comme au Rocher de Najon, en contact stratigraphique
avec eux.
Au sud de Courbons ces lambeaux ont un caractère franc
d'olistolites disséminés dans les conglomérats
de Valensole. Mais le long de l'accident de Courbons ils s'organisent
en un alignement de lames, disposées
en chapelet, qui sont toujours en position renversée et
apparaissent comme des lambeaux d'une succession continue formant
le flanc inverse d'un anticlinal de la
Clapière. Ils finissent d'ailleurs par se raccorder
progressivement, vers nord, aux affleurements du flanc ouest du
synclinal de la Bégue qui s'engagent,
à l'endroit, avec leur Miocène transgressif, sous
les cailloutis de la formation de Valensole.
Ces lambeaux apparaissent donc comme les éléments, tectoniquement dilacérés, d'un crochon créé, aux dépens de son autochtone relatif, par le chevauchement de l'accident de Courbons, bien plus que comme de véritables olistolites. Cette disposition indique que l'accident de Courbons n'est pas une surface de chevauchement par laquelle la nappe de Digne se serait avancée "à plat" sur le renplissage du bassin de Valensole. Au contraire cet accident a remonté du matériel qui avait, précédemment, été recouvert par les dépôts de la formation de Valensole (bien que ce matériel appartienne, pour des raisons de quasi continuité des affleurements, à la partie frontale du lobe de La Robine, lui-même indiscutablement relié à la nappe de Digne).
D'autre part, ces faits conduisent à penser que tous les copeaux post-liasiques du sommet de la formation de Valensole sont originaires de la tranche supérieure de la succession de la nappe, qui devait donc être encore présente, au dessus du Lias, lors du charriage principal (alors que maintenant l'érosion en a enlevé toutes traces en arrière du front de la nappe. Les affleurements du fond de ravin de la Bégue ont simplement été recouverts par l'avancée en onlap des dépôts de la bordure du bassin de Valensole ; ceux des lambeaux du nord de Courbons ont été incorporés à la zone cisaillée de l'accident de Courbons lors des mouvements tardifs de chevauchement induits par le blocage du front véritable de la nappe, après son cachetage par le Néogène ; les vrais olistolites du sud de Courbons, enfin, ont dû glisser depuis les parties encore émergées de la nappe de Digne, en marge orientale du bassin, et s'intercaler dans les sédiments en cours de dépôt (puis être éventuellement repris tectoniquement en copeaux, le long de l'accident de Courbons).
2.2.2.3 - Un problème plus difficile est posé par la klippe de Pié Gros, formée de Sénonien, qui repose sur la formation de Valensole, en avant du front du lobe de la Robine, et s'appuie vers l'est contre l'accident de Courbons 1 km à l'E de Thoard.
Cette klippe présente une nette analogie avec celle
de l'Aubrespin, de la région de Turriers,
car l'une et l'autre sont des lambeaux isolés de couches
néocrétacées posés à la marge
de la nappe, en avant de son front.
Ces lambeaux exotiques ne peuvent pas avoir été
arrachés à l'avant-pays de la nappe, car l'on n'y
trouve pas de couches néocrétacées qui aient
été épargnées par l'érosion
anténummulitique, et ne peuvent donc provenir que du domaine
de la nappe. Mais il faut sans doute chercher leur patrie dans
des secteurs assez orientaux de ce domaine, puisqu'il semble que
sa partie frontale de la nappe de Digne ait aussi été
érodée, avant le Nummulitique, jusqu'au niveau du
Jurassique supérieur (en effet, à l'est de Digne
la ligne suivant laquelle réapparait du Sénonien
sous le Nummulitique correspond pratiquement à l'axe, N-S,
du synclinal de Barrême).
Ces lambeaux ont donc probablement une origine analogue à
celle des olistolites de Courbons, c'est-à-dire un glissement
par décoiffement de la partie haute de la tranche charriée,
mais ils ont probablement fait un plus grand chemin. La longueur
de ce trajet suppose que se soit développé au dos
de la nappe de vastes glissements de terrain sur une pente dirigée
vers le front de la nappe. Cette déclivité vers
l'avant pourrait correspondre au flanc sud-ouest d'un "pli
de rampe frontal"* : dans le cas qui nous intéresse
un tel pli est très probable et il devait être effectivement
assez vaste, en raison de l'épaisseur de la tranche de
roches charriée (cf
fig., coupe 2).
En définitive on peut proposer l'enchaînement de schémas suivant, qui essaie de tenir compte de toutes les données exposées ci-dessus :


Cette page reprend, en le retouchant, l'essentiel du contenu des publications n° 132, 138 ;
pour des développements complémentaires, voir aussi la publication n° 156