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(Cette page est un complément à l'aperçu général sur le massif de Sixt.)
![]() Coupes en rive droite de la vallée du Rhône dans sa traversée du prolongement nord des massifs cristallins externes : en haut une vingtaine de kilomètres au NE de la vallée, au niveau du col du Pillon et du massif des Diablerets ; en bas pratiquement le long de la vallée, aux environs de Saint-Maurice (en aval) et du coude de Martigny (en amont). |
Dans le cas de la nappe de Morcles il est bien connu, depuis de nombreuses décennies, qu'en rive gauche du Rhône comme en rive droite elle repose sur la couverture autochtone du massif cristallin des Aiguilles Rouges. Elle en est séparée par un grand synclinal couché à coeur de Nummulitique, qui se développe, dans les pentes méridionales du Val d'Illiez, sous les Dents du Midi (lesquelles se rattachent à la nappe) et à leur revers méridional jusqu'au Lac de Salanfe et au col d'Emaney. Les replis qu'elle dessine dans le chaînon des Dents du Midi sont considérés comme ceux de la charnière frontale de l'anticlinorium couché constituant le corps de la nappe, lequel est affecté de plis parasites multiples selon le schéma "en feuille de chêne".
Le massif de Sixt, vu de Suisse (du
NE), depuis l'aplomb de la vallée du Rhône, un peu au sud de Saint-Maurice (vue pseudo aérienne d'après une image obtenue à l'aide de "google-earth").(ceci est une vue plongeante en direction du SW : voir les diverses cartes à la page spéciale ...) Observer les positions spatiales relatives des éléments structuraux majeurs. On voit notamment en premier plan le pincement, en direction de l'est, de la charnière du synclinal du Val d'Illiez, par l'intermédiiare duquel la nappe repose sur son autochtone. On perçoit d'autre part la divergence qui affecte, en direction de l'arrière-plan, les axes N70 des plis majeurs (en vert clair) que sont l'anticlinal frontal de Morcles, son prolongement l'anticlinal de Bostan, l'anticlinal du Ruan et sans doute le synclinal du Val d'Illiez, par rapport à la surface N30 de la pénéplaine anté-triasique ("s.pa", en rouge) . |
La structure en pli-couché qui caractérise la nappe de Morcles s'observe indubitablement en rive gauche du Rhône jusqu'à la frontière franco-suisse. En effet il est clair que ce sont les plis frontaux de l'anticlinorium de Morcles qui affectent, en rive orientale du Val d'Illiez, l'Urgonien des Dents du Midi puis, en France, celui de Bostan (voir la carte géologique à la page "Haut-Giffre"). Cela conduit logiquement à rattacher à cette nappe les chaînons du Haut Giffre, depuis les Dents Blanches jusqu'au Buet, en les considérant simplement comme les replis du flanc supérieur de l'anticlinorium couché de Morcles. Mais alors cela implique par contagion de considérer, de proche en proche, tous les massifs subalpins septentrionaux comme appartenant à un domaine charrié.
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L'interprétation, qui consiste à voir dans le massif du Haut Giffre le prolongement de la nappe pli couché de Morcles, organisée telle qu'on la voit représentée par la coupe ci-dessus, parait d'une grande vraisemblance quant on vient de la Suisse. Mais son adoption pour tout le versant français du Haut Giffre révèle de sérieuses difficultés, ce qu'ont signalé, dès 1966, J. DEBELMAS et J.P. USELLE : ils en concluaient que c'est par une modification du mode de raccourcissement de la couverture que l'on passe du pli couché composite de la coupe du Rhône aux plis seulement déversés du massif de Sixt puis des Bornes. Il est proposé ci-après de faire un inventaire et un nouvel examen des éléments de cette comparaison :
A - Comment se prolongent en France les plis de la nappe ?
1/ Le pli frontal de l'anticlinorium couché que dessine la nappe est, en France, l'anticlinal de Bostan. Or il dessine un gros rouleau très bombé qui témoigne d'une déformation concentrique, non parallèle, de ses couches. En ceci il différe assez du repli renversé qu'il dessine plus à l'est, à sa naissance au pied des escarpements des Dents du Midi (voir la page "Dents du Midi"). En France sa voûte s'enfonce vers le SW sous la klippe des Médianes à la latitude du col de la Golèse (voir la page "Bostan"). C'est pourquoi on ne peut pas voir que son flanc nord se renverse, ce que révèle du côté suisse la plus forte profondeur de l'érosion. Mais le fait que le Crétacé réapparaît là assez peu en contrebas (à la voûte de l'anticlinal de Barme), enlève beaucoup de vraisemblance à l'existence supposée d'un long prolongement de ce flanc inverse en profondeur vers le SE.
En tout cas il est assez clair que ce pli (ou peut-être son successeur sud-oriental, celui de Tuet) doit se prolonger axialement vers l'ouest, au delà de la vallée de l'Arve (voir la page "Cluse de l'Arve"), par l'anticlinal de Leschaux qui est assez ouvert et peu déversé. De plus ce dernier fait partie du train de plis des Bornes occidentales mais se trouve en arrière du front de ce dernier, lequel n'est pas affecté par un renversement en pli-couché mais par un chevauchement (celui de La Fillière).
2/ Les plis du reste de la nappe se poursuivent dans le massif de Sixt, mais ceci à la réserve qu'ils n'en affectent en réalité que la partie le plus nord-orientale (en incluant l'anticlinal du Ruan) : c'est-à-dire que ceux plus méridionaux, invisibles côté Suisse en rive gauche du Rhône, devraient affecter la partie de la nappe supprimée par l'érosion de la vallée du Rhône après avoir franchi la voûte du massif cristallin des Aiguilles Rouges.
a) Il est surtout important d'observer que la direction axiale de ces plis est voisine de N 70, c'est-à-dire très oblique à la limite orientale du massif de Sixt, sensiblement N 30 et parallèle à l'axe d'allongement, du bombement du socle des Aiguilles Rouges (voir la carte ci-après).
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Ceci traduit le fait que les axes de ces plis devraient, vers le NE, traverser en oblique la limite socle - couverture. Or on ne les y observe pas le long de ce contact : l'on y constate que ces plis majeurs y font place à des replis de taille hectométrique, d'orientation plus proche de cette limite, qui sont plus probablement dus à un cisaillement tangentiel à la surface du socle (voir la page "Barberine"). Cela met d'ailleurs en évidence que leur formation est dysharmonique par rapport à la déformation anticlinale du socle cristallin.
Une autre conséquence de cette remarque concerne le synclinal du Val d'Illiez, dont la fermeture est matérialisée du côté oriental (peu au SE du Mont Ruan) par le pincement de son contenu tertiaire : du fait de la direction azimutale des plis (N70) on est conduit à penser que cet accident se prolonge vers l'ouest sensiblement en direction de Samoëns, en passant en profondeur sous le chaînon du Criou. C'est donc au SE de cette ligne que l'on peut le plus vraisemblablement présumer qu'on ne se situe plus dans des terrains charriés mais qu'on pénètre dans la partie autochtone du massif de Sixt.
Peut-être même peut-on se demander si le rentrant vers le SE que dessinent les affleurements de matériel ultra-helvétique par rapport à leur substratum subalpin et que suit le Giffre sur 5 Km à partir de Samoëns (voir la page "Samoëns") n'est pas en liaison avc l'aboutissement dans ce secteur du front chevauchant. |
b) Pour comparer les caractères de la déformation qui affecte les niveaux antérieurs au Crétacé il faut se reporter à des plis qui ne prolongent pas ceux des Dents du Midi mais qui leur sont plus méridionaux. Le premier de ceux-ci est l'anticlinal du Mont Ruan que l'on observe seulement au revers même de la frontière dans l'entaille des sources du Giffre (voir la page "Bout du Monde") : on y constate que le Tithonique de son flanc méridional est déjà rompu imbrications qui les redoublent. Plus au sud les grands plis que l'on rencontre (anticlinal du Criou, ...) se révèlent n'être que des grandes ondulations qui affectent une succession sédimentaire essentiellement affectée d'écailles imbriquées et dont ils ont tordu les surfaces de chevauchement. Au total cela correspond à un style de moins en moins souple, où dans l'urgonien en particulier, la plasticité de la roche s'atténue pour donner des plis à flancs moins semblables, plus concentriques et où apparaissent des failles dans les niveaux massifs (jusqu'à celui de la barre tithonique).
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En fait ces variations du NW vers le SE traduisent peut-être une certaine modification des conditions de déformation, en fonction de la latitude (comme on l'observe, à l'échelle de la chaîne alpine, d'un massif subalpin au suivant par réduction de la ductilité des roches) ; mais elles résultent sans doute presque autant de ce que le plongement général du massif du Haut Giffre vers le sud a pour effet que l'on y observe en surface, à des altitudes comparables, des couches de plus en plus récentes et surtout déformées à des niveaux structuraux de plus en plus élevés.
B - Comment se délimite la nappe par rapport à son autochtone :
Le corps jurassico-crétacé de cette "nappe pli couché" est limité dans la direction du NE (c'est-à-dire celle de l'axe de ses plis) par le tracé de son flanc inverse, lequel se suit, en rive gauche du Rhône, depuis les Dents du Midi jusqu'au SE de la Tour Sallière.
1/ Prolongement de ce flanc inverse au cœur du massif de Sixt :
En France il est a priori plausible de considérer que ce flanc inverse peut se prolonger entre les deux extrémités NW et SE du massif, tout en restant invisible simplement parce que le plongement vers le SW des structures doit logiquement le conduire à passer en contrebas du niveau atteint par l'érosion des vallées du Giffre puis de l'Arve.
Mais cette assertion apparaît contredite par la coupe du Giffre en amont de Sixt car les couches les plus anciennes qui y sont mises à nu reposent dans le cirque du Fer-à-cheval sur la couverture triasique du socle cristallin des Aiguilles Rouges de façon apparemment stratigraphique, bien qu'elles sont seulement d'âge jurassique moyen (et non liasiques).
Néanmoins (sans doute en prétant crédit à des travaux suisses inédits) les auteurs de la feuille Chamonix ont indiqué peu au nord, au cœur du cirque du Fer à Cheval, la présence, entre le Bajocien et le Trias, d'un minuscule affleurement de calcaires clairs qu'ils attribuent plutôt à du Jurassique supérieur. |
De plus, un peu plus au sud, dans le cirque des Fonds, ce sont bel et bien des couches reconnues comme liasiques qui reposent sur le Trias autochtone de la couverture des Aiguilles Rouges.
2/ La partie septentrionale de la bordure est du massif de Sixt :
C'est avec les abrupts de la chaîne orientale du Haut Giffre, qui court entre Buet et Mont Ruan, que se termine nécessairement l'extension sud-orientale de la masse charriée de Morcles par rapport à l'autochtone du massif des Aiguilles Rouges. Du côté le plus septentrional de cette limite, c'est-à-dire aux abords du lac de Salanfe, s'observent nettement les rapports entre nappe et autochtone (voir la page "Tour Sallière") : on y voit que le flanc inverse du grand anticlinal couché vient au contact de l'autochtone en fermant le contenu tertiaire du synclinal du Val d'Illiez : on est donc tenté de penser que l'on assiste là à l'enracinement de la nappe par un raccord synclinal.
Mais il n'en est rien car, immédiatement plus au SW, le chaînon des Pointes d'Aboillon qui ferme du côté amont le vallon d'Emaney, offre une coupe naturelle, sensiblement N-S, qui permet de préciser la géométrie de ce contact. Elle montre d'abord qu'il n'y a aucun dessin de raccord synclinal entre le matériel de la nappe et celui de la couverture du socle cristallin des Aiguilles Rouges, mais qu'elles sont au contraire séparées par une surface fort plane qui tranche en biais les couches du flanc inverse de l'anticlinal couché affectant la nappe. D'autre part il n'y a pas de correspondance stratigraphique entre le matériel de la nappe et celui de l'autochtone : le premier est constitué par la succession subalpine complète jusqu'à l'Urgonien, disposée en série inverse, tandis que le second se limite à un peu de Jurassique reposant à l'endroit sur le Trias.
Ce chevauchement de Salanfe est en tout cas tardif par rapport au plissement de la nappe. En outre c'est vraisemblablement lui qui détermine dans ce flanc inverse des replis dont la vergence est dirigée vers l'Est. Il s'observe clairement depuis le Lac de Salanfe jusqu'au Col de Barberine (voir la page "Aboillon"). On le voit encore au delà, jusqu'à mi-hauteur de la Combe du Col qui en descend vers le lac d'Emosson, où la barre Tithonique disposée à l'envers est encore observable. Mais dans la partie basse de ce vallon cette dernière disparaît on perd son tracé, pour ne plus observer que des replis affectant les calcaires bajociens de la nappe (voir la page "Barberine").
Ce n'est que d'une façon très hypothétique que l'on peut envisager qu'une barre de calcaires autochtones, rapportés au Malm sur les cartes géologiques, puisse se poursuivre sous les eaux de la retenue d'Emosson, puis réapparaître en rive opposée dans les pentes inférieur de la Finive, comme admis sur la figure ci-dessus, car le rattachement au Tithonique de cette bande calcaire n'est pas un fait acquis (voir plus loin).
Par contre il semble envisageable que le chevauchement de Salanfe se poursuive en rive occidentale de la retenue d'Emosson en passant à un niveau un peu plus élevé (voir la page "Barberine"). En effet cela expliquerait qu'on y observe des replis relativement peu fermés et surtout à vergence NE qui affectent la base de la succession marno-calcaire bajocienne : ces plis différent de ceux, observables dans la partie supérieure de la même succession, qui sont vraisemblablement attribuables au plissement de la nappe car plus aplatis et orientés plus E-W.
3/ La partie méridionale de la bordure est du massif de Sixt :
Au sud de la Combe de Barberine les escarpements sud-orientaux du massif de Sixt se caractérisent par la juxtaposition de deux successions qui ont le même sens de polarité (base à l'est). Elles s'interrompent respectivement à la base du Jurassique moyen pour la première et au sommet du Trias pour la seconde : c'est-à-dire qu'elles pourraient n'en faire qu'une si l'on n'admettait pas qu'un accident tectonique les superpose en attribuant la première à la nappe de Morcles et la seconde à l'autochtone de cette dernière.
Or la validité de l'hypothèse de l'existence d'un tel accident est précisément suggérée par le fait qu'à mi-pente de la Combe du col de Barberine on perd le tracé du chevauchement du Lac de Salanfe, dont on peut envisager sa disparition sous les eaux de la retenue d'Emosson et sa ré-émergence en rive occidentale au pied du Tenneverge. A cela s'ajoute l'apparition sur cette rive, entre le Bajocien du massif de Sixt et le Trias de l'autochtone des Aiguilles Rouges, d'une bande intermédiaire d'affleurements de calcaires clairs qui sont attribués au Malm par la carte suisse.
Quoi qu'il en soit, l'opinion a prévalu (voir les cartes "Chamonix" et "Cluses") selon laquelle la nappe devait poursuivre son individualisation par le jeu d'un chevauchement, tout du long du revers SE du massif de Sixt, jusqu'à l'aplomb de la crête des Fiz (voir la page "Fiz").
Dans ce site j'ai choisi de désigner l'accident chevauchant ainsi supposé comme le chevauchement subalpin et de le noter ØS dans les figures. En effet il ne semble pas heureux de le nommer en se référant à la nappe de Morcles puisque, là où est définie cette dernière, un tel chevauchement ne s'observe pas. |
L'interprétation de cette bande intermédiaire d'affleurements a fait l'objet de discussions : elle conduit à faire appel à deux critéres : celui de la géométrie et celui de la datation.
a) Du point de vue géométrique la position structurale de ces affleurements intermédiaires est d'abord discutée entre les auteurs qui les rattachent au socle et ceux qui y voient la base de la nappe.
- Le rattachement à la nappe semble contredit par le fait que l'on n'observe pas, à la partie basse des affleurements du Jurassique moyen de la nappe, la succession typique du sommet du Bajocien sommital (caractérisée par avec son niveau plus massif recouvant un autre plus schisteux) qui devrait s'y trouver renversée.
De plus cette base du Bajocien "de la nappe" montre par places des couches de schistes argileux (donc aaléniens) prouvant une succession à l'endroit (par exemple au col de Corbeaux, à l'est du Cheval Blanc).
- en faveur du rattachement à l'autochtone, on relève au contraire
des observations multiples et surtout l'accordance des couches de part et d'autre allant jusqu'à en observer des bancs du Malm présumé encroutant sans disathème intermédiaire ceux du Trias.
Par contre on observe souvent (vire des Tours et Aiguille de Salenton, sous le Buet) des superpositions du Bajocien aux calcaires présumés du Malm par l'intermédiaire d'intrications de calcaires et de schistes qui semblent interdire d'imaginer l'existence d'un contact tectonique à ce niveau. A l'Oeil de Boeuf (sous la Pointe de Finive) ce sont des alternances de faciès calcaires et marneux dont l'âge Jurassique supérieur a pu être présumé en premier examen (renseignement M. Delamette).
En définitive une troisième hypothèse m'a paru mériter d'être prise en compte (bien qu'elle soit très généralement négligée a priori) car elle explique les contradictions des deux précédentes : c'est celle du repos stratigraphique, sur le Trias autochtone, du matériel réputé charrié. Elle implique certes que le chevauchement de Salanfe ne se poursuive à la limite inférieure du Bajocien qu'en s'amortissant progressivement (tout en tranchant obliquement à leurs axes les plis de la nappe). Mais surtout elle ne peut être soutenue plus avant qu'en admettant que la formation calcaire intermédiaire n'est pas d'âge jurassique supérieur mais liasique.
A l'appui de cette interprétation "autochtoniste"on peut relever les deux observations suivantes : - On peut s'étonner de la très faible déformation tectonique du Trias autochtone, bien peu en accord avec l'intense étirement supposé par le jeu de la surface de charriage qui est censé l'avoir surmonté : on peut sans doute envisager que cette déformation se soit concentrée dans les calcaires marbreux qui le recouvrent, mais on s'étonne alors que l'on ait pu observer dans ces derniers des microfaunes reconnaissables. - Il semble (information M. Delamette) que, sur le Trias de la butte témoin de l'Aiguille du Belvédère, au cœur du massif des Aiguilles Rouges, le niveau calcaire reposant sur le Trias autochtone en encroûtant ses bancs dolomitiques supérieurs ; on y observe en outre, le repos sur ce dernier, d'alternances marno-calcaires attribuables au Bajocien "de la nappe". En dépit de sa ressemblance avec ce que l'on observe en marge occidentale des Aiguilles Rouges tous les auteurs ayant examiné cette succession jusqu'à ce jour admettent qu'elle est stratigraphique. |
b) Du point de vue paléontologique la datation de ce niveau présente donc un caractère crucial pour l'interprétation tectonique. Or cette datation en tant que Malm présumé, obtenue à partir de microfaunes, n'est peut-être pas aussi fiable qu'on aimerait le croire. En effet elle semble basée au nord (S. Ayrton 1972) sur des couches indubitablement autochtones, mais qui semblent être celles de l'autochtone du lac de Salanfe plutôt que celles observables sous la nappe plus au sud que le col de Barberine. Celles des sites de prélèvement plus méridionaux (notamment celles du col de Salenton) semblent par contre plus douteuses quant à la véracité de la signification chronostratigraphique des formes signalées. Il me paraît en définitive difficile de trancher sur la base de ce critère avant de disposer d'un examen critique de ces prélèvements dispersés.
C - L'hypothèse d'un charriage prolongeant au sud de l'Arve celui du massif de Sixt
Si on se rallie à l'acceptation de la réalité d'un charriage du Haut Giffre (puisque c'est l'opinion actuellement répandue) cela conduit à examiner les conséquences qui en découlent au sud-ouest au delà de la vallée de l'Arve. En effet sur sa rive septentrionale, en raison du fort couvert d'alluvions quaternaires qui l'encombre, l'on perd son tracé dès le coude du torrent du Souay au sortir du massif de Pormenaz (voir la page "Diosaz").
La différence relativement importante que l'on observe en rive méridionale de cette rivière, entre Sallanches et Le Fayet, est que la succession réputée chevauchante se complète vers le bas par une forte épaisseur d'argilo-schistes aaléniens ; c'est ce niveau stratigraphiquement moins élevé qui repose ici directement sur le Trias. D'autre part aucune lame de calcaires clairs attribués au Jurassique supérieur ne s'intercale ici. Toutefois on peut considérer comme une analogie possible le fait que, à l'ouest de Megève et dans le Val d'Arly, on observe, entre le Jurassique moyen et le Trias, la présence d'une intercalation peu épaisse de calcaires lités. Comme ils sont ici liasiques cela incite d'autant plus à se demander si un tel âge ne serait pas aussi celui des calcaires intermédiaires du "chevauchement subalpin" du massif de Sixt.
Dans les environs de Megève J.L. Epard a proposé de voir dans la structure qu'il a dénommée "l'unité de Vervex" la continuation de son chevauchement de Morcles. Mais cette dernière consiste en l'intercalation d'une lame houillère au sein du Trias sous jacent à l'Aalénien "de la nappe". Ce dispositif n'implique donc aucunement la succession mésozoïque ; mais il peut néanmoins témoigner d'un déplacement tangentiel de la couverture par rapport au socle, même si ce mouvement se place à un niveau différent dans l'édifice que dans le versant occidental des Aiguilles Rouges.
D'autre part les observation de J.L. Epard concernant la structure du sommet du Prarion, à l'extrémité méridionale du bloc des Aiguilles Rouges ont mis en évidence le fait qu'un lambeau d'Aalénien semble y affleurer en klippe car il repose sur le Trias du socle par l'intermédiaire d'une lame de grès houillers qu'il assimile à l'unité de Vervex. Ce dispositif pourrait donc être considéré comme un témoin du passage d'une surface de charriage sur la voûte sommitale de ce bloc de socle. Mais le versant sud-oriental de la montagne ne semble pas témoigner d'une telle tectonique tangentielle et semble plutôt affecté par un système de failles orientées de façon méridienne qui prolongent plutôt le système de blocs bien caractérisé au sud des Condamines.
On peut d'autre part se demander si le prolongement du chevauchement du Haut Giffre ne serait pas représenté par celui du Mont Joly. En effet le style, en grandes imbrications, de la structure de ce chaînon est remarquablement similaire à celui des crêtes du Haut Giffre (voir la page "Megève - Montjoie"). Toutefois cet accident, s'il se poursuit vers le NW, passerait notablement plus haut dans l'édifice structural et serait donc amené à affecter des couches stratigraphiquement plus élevées : L'hypothèse qu'il soit représenté par le chevauchement d'Areu et/ou de Croise Baulet s'avère donc assez vraisemblable. En fait c'est plutôt le contact occidental de la couverture sur le socle de Megève qui paraît le plus susceptible d'être comparé avec celui des terrains sédimentaires du Haut-Giffre sur le socle paléozoïque de Pormenaz.
version plus grande |
Cette assertion peut se baser sur la différence entre le socle cristallin de Megève (micaschistes du rameau externe de Belledonne) et celui du Prarion (gneiss variés et houiller du rameau interne) : elle conduit à faire passer l'important accident médian de Belledonne, qui les sépare, à l'ouest du cours du Bon Nant, et sans doute à l'ouest aussi du Mont Joly, (cela amène d'ailleurs cet accident à déboucher dans l'espace où l'on perd vers le sud le charriage du Haut Giffre sous les alluvions de l'Arve, au Fayet, soit très peu à l'ouest de Saint-Gervais).
Cette comparaison montre de grandes analogies entre ces deux domaines, dès lors que l'on accepte de renoncer à une datation d'âge Jurassique supérieur pour les calcaires basaux de la succession du Haut Giffre. Ces derniers pourraient en effet n'être que le prolongement de la série liasique très réduite que les auteurs décrivent dans le ravin de La Motte (NW de Megève). C'est en outre là où s'observe (d'après Epard) un redoublement des calcaires liasiques qui serait dû au chevauchement de l'"unité du Sangle" qui est le chevauchement basal des unités qui sont, plus à l'est, pincées dans l'accident médian de Belledonne. L'existence d'un repos stratigraphiquement direct de l'Aalénien sur les calcaires du Lias inférieur semble en outre confirmer, au delà le long du cours de la vallée de l'Arly, l'analogie de stratigraphie entre la base du massif de Bornes oriental et de celui du Haut Giffre.
Plus au sud-ouest la poursuite d'une surface de cisaillement tangentiel a été envisagée par certains jusqu'à la latitude d'Albertville, sur la base des réductions des termes basaux (liasiques) de la succession. Mais là, au contraire, il y a d'excellentes raisons, au moins au sud d'Albertville, d'y voir le résultat d'un dépôt en onlap sur la pente occidentale du bloc de socle cristallin de Belledonne externe (voir notamment la page "Vallée des Huiles").D - Conclusions
L’examen des donnèes disponibles, exposé ci-dessus, amène à une nouvelle manière d'envisager le problème du devenir en France de la nappe de Morcles. On peut la résumer comme suit.
Du côté septentrional du massif de Sixt, selon une ligne passant peu au sud de la frontière franco-suisse et aboutissant vers l'est au col de Barberine, la nappe voit son flanc inverse, jusque là étiré et affecté de plis couchés, se rompre par le jeu d'un chevauchement de Salanfe (voir la page "Aboillon") dont on perd le tracé à l'ouest de ce col. L'orientation et le pendage ouest de sa surface rendent vraisemblable que cet accident se poursuive en rive occidentale de la retenue d'Emosson mais cela reste donc hypothétique.
Plus au sud, à partir de la latitude de la Combe de Barberine et du Tenneverge un faisceau d'arguments conduit à considérer que la succession des couches est du revers oriental du massif de Sixt n'est autre que la couverture stratigraphique du socle cristallin des Aiguilles Rouges. Cette conclusion est battue en brèche par l'attribution au Malm d'une bande de terrain intermédiaire que l'on observe entre Jurassique moyen de la nappe et Trias autochtone jusqu'au pied des Rochers des Fiz.
En dépit du fait qu'au delà du cours de l'Arve cette lame disparaît et fait place à partir de Megève à une lame de Lias calcaire, la faveur est en général accordée à l'existence d'un chevauchement général du massif de Sixt. C'est notamment le cas sur les cartes géologiques de France à 1/50.000° et sur ce site, où on l'a désigné comme le "chevauchement subalpin".